La direction européenne du groupe ArcelorMittal a récemment confirmé la fermeture de deux hauts-fourneaux situés sur les bords de la Meuse à Seraing et Ougrée, dans le bassin sidérurgique de Liège, avec à la clé, la suppression prévue de 581 emplois directs sur le site, dont une majorité d’ouvriers. En y ajoutant les emplois indirects, c’est plus de 2.000 postes de travail qui sont menacés dans une région où le chômage est déjà très élevé. Un drame social, économique et humain.
ArcelorMittal emploie quelque 3.000 personnes à Liège, où les usines de la phase « à froid » (fabrication de tôles pour l'automobile et la construction) ne sont « officiellement » pas concernées par le plan de restructuration. Selon les experts, leur avenir apparaît cependant très incertain en l'absence de la production des hauts-fourneaux (« phase à chaud »).
La nouvelle a été accueillie avec colère par les travailleurs qui accusent le groupe dirigé par l'Indien Lakshmi Mittal, numéro un mondial de l'acier, « de traître et de menteur » pour ne pas avoir tenu les promesses faites, notamment en terme d'investissements, lors du rachat du site en 2006. Considéré à l’époque comme un « sauveur », les ouvriers ont tout accepté en matière de flexibilité, de transferts et de gels de salaires pour garder l’usine ouverte. Ils ont dit oui à tout mais cela n'aura pas suffit.
Selon la direction, il n’y aura pas de licenciements « secs ». Des négociations ont débuté entre direction et syndicats dans le cadre de la procédure dite « Renault » sur les licenciements collectifs afin de « trouver une solution adéquate pour tout le personnel touché ». Un « cataclysme », un « hold-up social », une « décision froide et cynique », les accusations pleuvent dans les rangs sidérurgiques à l’encontre de Mittal qui aurait réalisé de plantureux bénéfices au cours des trois dernières années.
A Seraing et Ougrée, tout le monde connaît de prêt ou de loin quelqu’un qui travaille chez AcelorMittal et l’indignation solidaire fait rage. Le premier ministre Yves Leterme n’a pu qu’exprimer lui aussi sa solidarité aux travailleurs en qualifiant cette fermeture de « drame social, économique et humain ». (AD)
Interviews :
Michael Bourguignon (40 ans), ouvrier sidérurgique polyvalent
Michael (40), Annick (technicienne de surface), Steven (12), Yohan (6) et Shirley (5)
Je travaille à Arcelor depuis 2003. J’ai tout vécu. La restructuration, les fermetures, le reclassement. J’étais intérimaire, je suis passé CDD et j’ai seulement signé l’année passée. On m’a même pris un contrat de CDI et on me l’a déchiré devant les yeux alors que j’ai trois enfants à nourrir et tout ce qui s’en suit. Et je ne pourrai plus subvenir à leurs besoins alors que Mittal pourra encore fêter Noël et offrir des mariages faramineux à toute sa famille. Moi je devrai priver les miens. Et ça, c’est malheureux ! ArcelorMittal, c’est tout ici et cela va toucher tout ce qui est adjacent. Même les sous-traitants indirects. Les anciens de la sidérurgie n’ont jamais vécu ce que l’on est en train de vivre pour le moment.
Raimond (58 ans), contremaître
Je suis chez Arcelor depuis 1974 et je peux vous dire que l’on se sent tous concernés. Moi, je vous dis que c’est un beau gâchis. Pour la direction, on n’arrive pas à recoller dans le peloton des meilleurs malgré tous les efforts que les travailleurs ici à Liège ont faits. Et on sera les premiers condamnés, quoiqu’il arrive puisqu’on n’arrive pas à produire au prix des autres sites comme Dunkerque par exemple. Mais ce que l’on ne vous dit pas c’est que l’on ne joue pas avec les mêmes outils. Nous ici, on a des usines mal foutues avec une aciérie à 20 km des hauts-fourneaux. Eux, ils ont des usines bien conçues. Le minerai rentre par une porte et les tôles galvanisées sortent par une autre. Nous, on fait vivre les chemins de fer, les sociétés de transport et tout cela a un impact sur nos coûts. Les efforts que les travailleurs ont faits pour rentabiliser n’y changeront rien. Le métal ne fait pas de la tôle à Mittal, il fait de l’argent. C’est un gâchis social aux mains du capitalisme. Tout ce que l’on peut espérer pour les plus anciens c’est qu’ils essaient au moins d’adoucir la facture sociale avec des prépensions ou des primes de départ. Mais les jeunes, qui ont des prêts hypothécaires, qui ont achetés des voitures, et qui doivent payer tout cela, comment vont-ils faire ? On attend de voir. De toute façon, tout finira part fermer. On ne doit plus continuer à compter sur la sidérurgie pour faire vivre la région autrement dans 20 ans on est mort.
Romuald Piccoli, ouvrier sidérurgique
Ce sont tous des bouffons, des êtres de glaces qui nous prennent pour des cons. On a beau vous suivre avec des psychologues ou vous reclasser comme on peut, la Loi Renault c’est un licenciement. Point. Et on ne comprend pas. On vous dit qu’il faut 1 milliards d’euros sur la table pour un haut-fourneau à Chertal afin de rendre Liège compétitif par rapport aux autres. Et puis dix minutes après, on vous dit que pour assainir les sites, il faut 1 milliard d’euros. Pourquoi ne pas mettre ce milliard-là dans le haut-fourneau ? La décision est prise et on doit juste prendre acte. La seule chance que l’on aurait c’est qu’il y ait un repreneur mais je le vois mal reprendre le chaud sans le froid. C’est une catastrophe et c’est malheureux car la sidérurgie fait vivre beaucoup de gens.
Calogero Livreri, délégué syndical CSC
Calogero (44), Samuel (14) et Laetitia (10)
L’annonce des licenciements est à présent officielle et une confiance au niveau de la direction, nous ne l’avons plus. On nous parler du « chaud », mais l’on craint fortement que le « froid » risque aussi d’être affecté dans les prochains mois. On a toujours parlé de sidérurgie intégrée. Démanteler le chaud du froid, c’est la fin annoncée. La société a fait de bons bénéfices mais ce qui prévaut apparemment chez ces gens-là, c’est uniquement le capitalisme à outrance. Nous allons avoir bientôt 200 ans d’histoire et Mittal ne voit que le financier. L’avenir des travailleurs, il n’en a que faire. Dire qu’il n’y aura pas de licenciements « secs » est une forme de licenciement déguisée. Des propositions seront sans doute faites mais elles ne plairont certainement pas aux gens. Les employés trouveront sans doute à se recaser. L’impact social est ici surtout au niveau des ouvriers. Ces hommes « manettes » comme on les appelle, auront peu de chance de retrouver du boulot ailleurs de part la spécificité de leur métier. Et le chômage économique plus le complément patronal ne compenseront pas la perte d’emploi.
Gino Russo (délégué syndical SETCA) et des indignés venus en soutien
Il faut faire comprendre aux lecteurs que l’on est des victimes des fichiers excell. On rentre dans des tableaux. Les chiffres tombent et derrière ces chiffres, on ne se rend pas compte qu’il y a des femmes, des enfants, des petits-enfants, des situations, des gens victimes des résultats. Il va vraiment falloir commencer à penser à ce que l’on veut comme société car je ne sais pas où l’on va mais on y va à la vitesse grand V. Lorsque dans les préoccupations il n’y a plus l’être humain mais le profit, cela devient problématique. La priorité de l’entreprise c’est le coût. On nous demande de faire remonter les chiffres et si cela ne suffit pas, on se sépare d’une partie des effectifs. Il n’y a aucun plan industriel à long terme. Il n’y a que des plans financiers. On craint donc que ce ne soit que la première phase d’un plan en deux ou trois phases. On ne va pas faire comme en politique mais on sent qu’il y a un agenda caché. Et on sent que l’on n’a aucun impact sur la direction liégeoise qui ne semble pas avoir toutes les cartes en main sur l’orientation de l’entreprise qui vient de bien au-dessus.
Le Café de l’Industrie, à Flémalle
Silvia Davertzhofen (gérante) et Annick Ledur (serveuse)
La fermeture va avoir de graves conséquences pour tout le monde, travailleurs et commerçants. Je vais essayer de me battre pour survivre mais nous allons tous souffrir, les petits commerces. Chez moi, tous les midis c’est rempli. Les ouvriers viennent boire un verre et discuter. Cela va être une grosse perte. Déjà sur les quinze derniers jours, je sens une baisse de rentabilité. Tout le monde panique. Les travailleurs ne viennent plus après journée et ceux qui viennent encore consomment moins. Et ce n’est pas seulement Flémalle. C’est Seraing, c’est Ougrée, c’est tout le monde. Si la sidérurgie c’est fini, c’est la Wallonie qui est morte. Ma serveuse qui travaille ici depuis 16 ans va sans doute perdre son emploi. De nombreuses familles vont être détruites. C’est dramatique.
La Boucherie Cremers, à Ougrée
Michel Cremers
Le gros coup, je l’ai déjà ramassé en 2004 avec la perte de 50% de mon chiffre d’affaire. J’ai dû me séparer de ma vendeuse à l’époque. Je me suis durement un peu redressé mais là, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Avant, dans la rue, il y avait plein de commerces, des banques … Aujourd’hui, il y a déjà presque plus rien. Et donc moins de passage. Il faut aller jusqu’à Jemeppe ou sur Liège pour trouver des commerces car beaucoup ont déjà fermé. Mais je suis la deuxième génération de boucher et je ne compte pas arrêter. Je trouve ce qui se passe dégueulasse. C’est des businessmen qui s’en foutent ! Mais je resterai jusqu’au bout.
Le garage Eerdekens, une entreprise familiale à Ougrée
André Eerdekens (le père) et Jérôme Eerdekens (le fils)
Heureusement que nous n’avons pas qu’une clientèle de proximité mais la fermeture risque d’avoir une incidence sur notre métier. On répare les camionnettes d’un sous-traitant qui travaille beaucoup pour Arcelor et en ce qui concerne les particuliers, beaucoup risquent de ne pas continuer à pouvoir entretenir leur véhicule. Nous sommes nés dans cette rue Ferdinand et dans le temps ce n’était que des commerces : coiffeurs, bouchers, boulangers, tailleur, banques … Maintenant, il n’en reste pas grand-chose. Franchement, on est pire que des fourmis et la valeur humaine n’a plus de prix. On ne parle plus que d’économie. Arcelor a fait des profits faramineux et où va l’argent ? Dans la poche des gros. En politique, c’est pareil. Ils nous prennent pour des cons. Les gens qui sont avertis comprennent mais les autres, ils y croient dur comme fer et puis ils sont manipulés. De toute façon, quand cela ne va pas, on délocalise toujours tout en Belgique. Et quand on a quelque chose qui fonctionne, on le revend. On décentre tout vers l’Est et ce que les pays de l’Est on vécu avant, nous on va le vivre aujourd’hui.
Arcelor Mittal : touchés par la fermeture, ils s’expriment
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