Ils n’avaient pas conscience du danger. Personne ne les avait prévenus. « Nous étions ce jour là 64 jeunes sur une frêle embarcation. Sans eau, ni nourriture. Sans bagage, ni papier. Une seule certitude, la vie serait plus douce en Europe qu’en Tunisie » se souvient Jamel. Direction : Lampedusa.
La peur au ventre et les larmes n’ont pas lâché Nabil, Mahdi, Nizar et Jamel pendant toute la traversée qui a duré 4 jours. La mer était démontée. « J’ai vu la mort devant mes yeux » se souvient Nizar, 26 ans. « Le pouvoir de Ben Ali censurait à la télévision les naufrages. Je n’imaginais pas qu’il y avait tant d’exilés. Je ne pensais pas non plus, que ce serait si dangereux. » raconte Nabil, 22 ans. Aujourd’hui encore 270 personnes ont trouvé la mort entre la Tunisie et l’Italie.
Ils ont tout vendu, se sont endettés auprès de leurs parents, cousins ou amis. Le coût de cette traversée sur des bateaux de fortune vers l’Eldorado européen: 2000 euros en moyenne. Une somme colossale pour les petits vendeurs de fruits et légumes qu’ils sont. « Ma mère a vendu son or pour que je puisse réussir ma vie en Europe. Je suis ici pour gagner de l’argent pour mes 6 frères et sœurs», explique Jamel, 24 ans.
CLINT est allé à leur rencontre dans les rues de Paris.
Les associations sont débordées
La situation sociale est gérée dans l’urgence. Malgré la galère dans laquelle ils sont, les quatre jeunes hommes, qui se sont rencontrés dans le parc de la Villette, à Paris, où ils dormaient depuis cet hiver, ont depuis été accueillis par l’association « France Terre d’asile » et ils ont conscience de leur chance. Ils sont logés dans un hôtel. Une aubaine quand on sait que sur les 800 tunisiens, arrivés à Paris entre fin janvier et aujourd’hui, seuls 150 d’entre eux ont trouvé un lit, grâce l’association et à la Mairie de Paris. "Nous ne pourrons pas aller plus loin », prévenait vendredi 13 mai, Pascale Boistard, adjointe au maire de Paris chargée de l’intégration et des étrangers non communautaires, alors que la municipalité avait annoncé un triplement de son aide ponctuelle. « Nous avons rouvert un foyer hivernal, mais ce sont des structures cofinancées par l’État, nous ne pouvons donc pas en assurer la gestion seuls dans l’urgence », explique Pascale Boistard. « Les associations manquent de personnel pour les faire fonctionner et, pour la plupart, les bâtiments ne nous appartiennent pas ».
Les autres clandestins squattent encore dans le Parc de la Villette, dans les rues ou sur les abords du périphérique. Ces jeunes hommes sont reposés physiquement mais tendus, voire dévastés, psychologiquement. La France n’a pas été à la hauteur de leurs espérances. « Elle nous traite comme des chiens. J’aimerais comprendre pourquoi on a eu un si mauvais accueil. On est 28.000 à avoir quitté la Tunisie. Nous sommes environ 6000 en France. Et nous, en Tunisie, on a accueilli 300.000 Libyens qui fuyaient la guerre. Et cela n’a pas été un drame comme ici en France », s’indigne Mahdi.
Dans le même temps, la situation sanitaire et sociale reste critique pour les migrants, malgré l’aide d’urgence délivrée par la mairie de Paris fin avril. « Pour ceux qui sont dans la rue la situation est difficile, il y a une épidémie de gale qui commence malgré les permanences de Médecins du Monde et le travail des associations », explique Gilles Lemaire, de l’association FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives).
Ces hommes vivent un cauchemar
Mahdi était ami avec Mohamed Bouazizi qui s’est immolé par le feu le 4 janvier 2011. Comme lui, il vendait des fruits et des légumes, faisait vivre sa famille avec ses quelques dinars gagnés quotidiennement. Originaire de Sfax, d’où est partie la Révolution Arabe, ces jeunes tunisiens pensaient qu’ils seraient accueillis comme des héros.
«Notre contact avec la France, ce sont les touristes. Les touristes insistent toujours sur l’amitié Franco-Tunisienne. Quand on voyait Nicolas Sarkozy accueilli en grande pompe par Ben Ali, on pensait que les relations étaient bonnes. En arrivant ici on ne pensait pas être dénigrés de la sorte ». « Ce que j’en conclus », renchéri Mahdi, « c’est que Sarkozy était proche de Ben Ali et non de la Tunisie. Le choc a été terrible ». « En Italie », remarque Nabil, « les gens venaient nous féliciter ! »
Cela fait plus de 24 heures que les quatre amis n’ont pas mangés, à peine un café sucré au creux du ventre pour tenir le coup. La veille au soir, lors de la distribution du repas mis en place par l’association la « Chorba pour tous », il n’y en avait pas assez. Ils n’ont pas d’argent pour se nourrir. Pas même 20 centimes pour faire des photocopies afin de monter leur dossier auprès de l’OFRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides).
Mohamed Majidi est responsable de l’hébergement des demandeurs d’asile et coordonne la cellule Tunisienne pour l’association France Terre d’asile. La situation est d’après lui chaque jour plus complexe à gérer. « On n’est pas des vendeurs de rêve. On répond à une situation humanitaire Porte de la Villette très difficile. Et les chances de régularisation de ces hommes et de ces quelques femmes sont très faibles. (…) Leur taux de scolarisation est bas, ils maîtrisent mal le français et viennent d’une des régions les plus pauvres de Tunisie. Ils avaient déjà l’espoir de venir en France avant la Révolution. Ce sont pour toutes ces raisons que le gouvernement de Sarkozy ne veut pas d’eux et préfère ceux qui ont au moins un diplôme. Tous ces jeunes hommes vivent un cauchemar".
Une stratégie politique de blocage
La police française continue les interpellations de Tunisiens arrivés à Paris après la chute de Ben Ali. Une stratégie du blocage est entretenue par le gouvernement de Sarkozy qui espère ainsi décourager les migrants, qui sont soit renvoyés directement en Tunisie en fonction de leur statut, soit redirigés vers l'Italie, premier pays de l'Espace Schengen où ils sont arrivés.
A Paris, depuis presque cinq mois, les quatre amis n’ont pas quitté le XIX ème arrondissement de Paris, dans le Nord de la capitale. Ils ont vaguement aperçu le Sacré-Cœur. Mais la Tour Eiffel ou les Champs Elysées continuera de hanter leurs rêves. La peur d’être contrôlé par la police et d’être envoyé en centre de rétention sans avoir touché l’aide au retour volontaire de 3000 euros, de quoi rembourser leurs crédits, est plus grande. Leur expérience européenne aura été plus qu’amère. Une vraie tristesse, une humiliation. Et pour l’Union européenne, un désastre humanitaire. (ST)
Cauchemar : le sort parisien des tunisiens arrivés de Lampedusa
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