Avec le départ forcé du juge d'instruction Jean-Paul Raynal, on enterre ce qui aura été l'une des plus longues enquêtes de Belgique. Et aussi, sans doute, la plus calamiteuse : l'affaire des Tueries du Brabant.
Le juge Raynal est forcé d'abandonner l'affaire des Tueurs du Brabant. Nom que la presse des années 80 avait donné à cette bande qui a sévi essentiellement dans la province du Brabant. La presse flamande parle, elle, de Bende van Nijvel.
Quelques chiffres qui parlent d'eux-mêmes
Pages du dossier : 1.200.000
Durée de l'instruction : 15 ans.
Nombre de braquages : 18.
Nombre de victimes décédées : 28.
Butin : moins de 175.000 euros.
Coupables arrêtés : 0.
Suspects crédibles : 0.
Le rappel des faits
Cela commence par le braquage d'une armurerie à Dinant, en mars 1982. Trois autres attaques se succéderont cette année-là : l'épicerie Piot à Maubeuge, l'armurerie Dekaize à Wavre et enfin l'auberge du Chevalier à Beersel.
Et puis l'année suivante, tout s'accélère : 11 attaques en 1983, qui sera aussi l'année la plus sanglante de la fameuse bande wallonne. Cette fois, ce sont surtout des supermarchés qui sont visés : Delhaize à Genval, à Uccles et à Beersel ; Colruyt à Hal et à Nivelles ; et GB à Beersel. L'auberge des 3 Canards, une bijouterie d'Anderlues et une usine de textiles de Tamise sont également la cible des tueurs.
Et en 1985, ce sont de nouveaux trois Delhaize qui sont visés : Braine-l'Alleud, Overijse et Alost. Ce dernier braquage sera aussi le plus sanglant puisqu'il fera pas moins de 8 morts et 9 blessés.
En tout, 28 personnes ont perdu la vie dans des attaques d'une sauvagerie inouïe, menées avec une discipline militaire et pour des butins à chaque fois dérisoires...
Avec Alost, tout s'arrête, brutalement. L'un des chefs de la bande, décrit comme un Géant, aurait été blessé à mort : c'est peut-être le motif de la fin des attaques...
Les hypothèses les plus surréalistes
- Une bande menée par un tueur psychopathe déguisant ses meurtres gratuits en braquages.
- Du grand banditisme. C'est d'ailleurs la thèse qui sera retenue par le procureur de Nivelles. Piste d'autant plus étonnante que les butins étaient souvent médiocres, voire nuls.
- La filière boraine : des “gangsters” du Borinage. On a vu défiler des Cocu et des Baudet, qui ont avoué puis se sont rétractés. Ils ont finalement bénéficié d'un non-lieu.
- La théorie du “cadavre exquis” : des personnes ciblées étaient abattues au milieu d'un carnage pour qu'on ne soupçonne pas l'attentat...
- Le “practical shooting” des membres de club de tir assez tordus pour s'offrir des cibles vivantes...
- L'extrême-droite : des membres de partis néo-nazis comme le Westland New Post, actifs à cette période, auraient tenté de déstabiliser l'Etat.
- L'extrême-gauche : c'était aussi l'époque des CCC, les Cellules Combattantes Communistes. Ces militants gauchistes auraient aussi commis ces meurtres sous l'effet d'une manipulation politique.
- Une tentative de déstabilisation de l'Etat par des membres des forces de police ou de l'armée. Les armes et les techniques utilisées pouvaient faire penser à des professionnels.
- Des réseaux dormants “Stay Behind” comme le fameux Gladio, réseau d'agents anticommunistes liés à l'OTAN.
- Les affaires “satellites” comme le meurtre de l'ingénieur Mendez, un vol d'armes à la brigade de gendarmerie Diane, l'affaire de “la Champignionnière", l'affaire Souleïman, l'incendie du journal “Pour”, etc.
L'enquête a donné lieu à l'exposition des preuves les plus farfelues comme un révolver dans un bocal de sauce tomate ou des ossements révélés par une fouille à Elouges, en 2009, qui dataient de l'époque mérovingienne...
Un portrait sous hypnose a été réalisé en juin 2010, qui désignait de “manière formelle” Dominique Salesse, un membre de la bande de Philippe de Staercke. D'autres témoins ont “reconnu” Patrick Haemers, qui était en prison au moment des faits...
Et maintenant ?
Depuis le 13 mars 1982, date du premier braquage attribué à cette bande : rien, le vide absolu. Ou plutôt, un trop-plein. Un labyrinthe de données, de témoignages, de preuves vraies ou fausses, d'hypothèses abracadabrantes... qui partent dans tous les sens, se contredisent et n'aboutissent nulle part.
Tout et son contraire a été dit au sujet de ces tueurs et de leurs méfaits. Les grands oubliés de ce mauvais feuilleton policier : les victimes et surtout leurs familles.
Imaginez : presque vingt ans d'angoisses, de cauchemars, de silences, d'espoirs toujours déçus, de déménagement de l'affaire d'un tribunal à l'autre. Le tout, en pure perte !
Et à présent, le principal acteur de l'enquête “rend son mandat”, forcé par sa hiérarchie. A 56 ans, le juge carolo Jean-Paul Raynal se défend d'avoir fait du mauvais travail. Il faut dire qu'il avait hérité d'un dossier parti dans de mauvaises directions dès le départ.
Dans 5 ans, les faits seront prescrits : la seule magistrate encore en charge du dossier, Martine Michel, devra elle aussi rendre son tablier.
Mais qui prescrira le chagrin des familles ?
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