La drogue contrôlée par les autorités néerlandaise ? Un mythe. Notre enquête auprès des coffeeshops et notre interview d'une dealeuse nous confirme ce que soupçonnaient déjà bon nombre de policiers européens : c'est le crime organisé qui contrôle le marché. Pas le gouvernement hollandais...
Les Pays-Bas et la drogue : je t’aime moi non plus
L’image que renvoient les Pays-Bas et la drogue, à l’extérieur, c’est celle d’une grande tolérance, d’une ouverture d’esprit tout azimut, en même temps que d’un marché entièrement contrôlé par l’Etat qui en tire de plantureux bénéfices. Une image aussi lisse et inoffensive que les célèbres carreaux de Delft, avec leurs dessins bleus d’images idéalisées du passé : un moulin à vent, un sabotier, une dentellière…
Les discours officiels renvoient eux aussi cette image de contrôle, de collaboration tranquille et ouverte entre les autorités et les célèbres coffeeshops. C’est la théorie du double circuit : un circuit des drogues douces, entre les mains de l’Etat, légal et décriminalisé. Un circuit des drogues dures, entre les mains des circuits criminels et que l’Etat réprime durement.
Mais le modèle craque de partout. Les prises de position des maires limbourgeois autour du cannabis est symptomatique de cette crise de la réalité. Car les coffeeshops, s’ils ont généré 24.000 emplois dans tout le pays - aux dires de leur porte-parole, Marc Josemans - ils attirent des touristes d’un genre particulier dont Maastricht ne veut plus. Le commerce du centre-ville connaît un développement exponentiel que les autorités ne veulent pas laisser dépérir à cause de l’herbe. Ce sont 4000 personnes qui venaient quotidiennement s’approvisionner en produits divers, illicites dans le reste de l’Europe, hormis la Suisse.
Gerd Leers, le bourgmestre libéral de Maastricht – démissionné de force depuis pour corruption – voulait repousser les coffeeshops le long de la frontière belge, ce qui a provoqué un tollé chez les maïeurs des Fourons et de Visé. Et puis, il y a eu l’introduction de la fameuse carte et les restrictions : seuls les résidents du Limbourg hollandais seraient désormais autorisés à acheter dans leurs coffeeshops, à raison de 3 grammes par jour et par personne.
Huub Broers, bourgmestre des Fourons et Marcel Neven, maïeur de Visé se réjouissent dans une belle communauté de pensée entre Flamands et Wallons rarement vue dans notre pays : fini les nuisances, plus de trafic intense aux frontières, plus de violence, de menaces, d’influence négative sur les étudiants…
Aux Pays-Bas - comme d’ailleurs chez les policiers liégeois - personne n’est dupe. Maastricht a toujours eu deux circuits, oui : les coffeeshops et les « drugrunners », ces petits dealers à la sauvette qui vous harcèlent littéralement et qui sont plus difficiles à chasser que des mouches d’été…
Mais surtout, le marché parallèle explose : des décennies de laxisme de la part des autorités néerlandaises avaient saboté d’avance le beau modèle officiel. Pas de contrôle aux frontières ; l’accès libre à Schiphol de tous les grossistes en dope du monde. Des avions remplis de Colombiens aux valises bourrées de cocaïne que personne n’a jamais pensé à ouvrir... Impensable ailleurs. Et une attitude du genre « ce n’est pas notre problème » quand les autres polices européennes pointaient du doigt les dégâts causés en France, en Allemagne ou en Belgique par cette absence quasi-totale de filtrage…
Aujourd’hui, des quantités invraisemblables de produits divers sortent chaque jour des Pays-Bas et inondent le marché mafieux en Europe. Les Pays-Bas ont laissé se développer sur leur territoire des réseaux criminels qui n’ont rien à envier aux mafias italiennes, russes ou albanaises, d’ailleurs bien implantées au pays des tulipes et du fromage.
Ici, pas de villas comme à Las Vegas ou sur la côte napolitaine. Mais derrière ces maisons modestes et uniformes, ces jardinets où pas un brin d’herbe ne dépasse, grouille tout un monde interlope de trafiquants et de gangsters. Le crime s’est adapté à la culture hollandaise : il se fait discret.
Ma rencontre de ce soir viendra confirmer cette tendance. Mon contact me prévient que le dealer que nous rencontrons ce soir est une dealeuse. Une dame de près de 60 ans.
Ma mamy, elle est dealeuse
Je suis assis sur le siège passager et à peine quitté le ring de Maastricht, nous entrons dans une sorte de banlieue tranquille, des maisons minuscules et astiquées comme des sous neufs, symptomatiques de ce pays surpeuplé.
C’est le soir, il fait déjà sombre et mon contact arrête la voiture devant l’une de ces maisonnettes sans prétention. Il sonne et la porte s’ouvre. J’aperçois une silhouette de femme dans la pénombre. Mon contact me fait signe d’entrer.
D’abord, un vestibule, étroit comme une boite à chaussure, ensuite une cuisine qui s’ouvre sur un living-room en L. Un espace réduit, dont le moindre recoin est occupé par un meuble couvert de bibelots. Un intérieur hollandais typique. A quelques exceptions près. Dans le coin salon, trône une télévision 3D dernier cri ; à côté de laquelle j’aperçois une chaîne stéréo haut de gamme. Et dans la cuisine où notre hôtesse nous reçoit, se dresse un immense frigo-américain qui occupe une bonne partie du volume de la pièce.
Je n’en crois pas mes yeux : je m’attendais à rencontrer une grand-mère. Et devant moi, se tient une superbe brune, de type méditerranéen, qui m’ausculte des pieds à la tête.
Après un bref "Hoi" – le bonjour populaire d’ici – elle m’invite à m’asseoir sur un des sièges de la cuisine.
- Tu veux boire quelque chose ? Elle me tutoie non pas parce qu’elle me connait ou qu’elle me méprise, mais parce qu’ici, aux Pays-Bas, tout le monde tutoie tout le monde. Il n’y a guère que la reine Beatrix qui y échappe dans ce pays où l’égalitarisme est une passion.
Je demande un coca et elle me le sert avec des glaçons qu’elle sort du fameux frigo dont le bruit me rappelle celui d’une broyeuse et qui me fait froid dans le dos...
- Tu n’as pas apporté de gsm ? Mon contact m’avait prévenu : pas de téléphone portable.
- Non, pourquoi ?
- Parce que la police a des appareils sophistiqués maintenant : même si ton gsm est éteint, elle peut te mettre sur écoute. Si tu avais eu un gsm, je t’aurais demandé de retirer la batterie et la carte sim.
Elle regarde mon contact qui fait signe que non, que je n’ai rien.
- Qu’est-ce que tu veux me demander ?
- On m’a dit que vous aviez des plantations un peu spéciales, j’aimerais vous poser quelques questions, là-dessus…
- Ah, ça !
Et elle éclate de rire, un rire franc et profond, qui découvre deux rangées de dents parfaites.
- Oui, j’avais quelques plantes dans un grenier deux rues plus loin. Mais j’ai dû arrêter, à cause des voisins.
Me ment-elle ? Ne veut-elle pas prendre de risque ? Ou bien a-t-elle vraiment arrêté ? Dans ce cas, mon contact m’a raconté des histoires…
- J’avais 400 plantes dans ce grenier. Ça me rapportait deux kilos d’herbe tous les deux mois.
- Et en euros, ça représente combien ?
- A peu près 7500 euros tous les deux mois.
Je me dis que c’est vraiment peu. Compte tenu des salaires hollandais, plus élevés que les salaires belges, cela vaut-il vraiment la peine ? J’enchaîne.
- Je ne comprends pas : le marché de l’herbe et du hachich est libre aux Pays-Bas. Qu’est-ce qui peut pousser les gens à acheter au marché noir ?
- Le prix : dans un coffeeshop, le gramme d’herbe est à 15-25 euros et jusqu’à 35 euros pour la qualité supérieure. Moi, je vends à moitié prix. Aussi simple que ça…
- Et comment vous avez commencé ? Comment vous avez acheté votre matériel ?
Je m’attends à ce qu’elle me dise qu’elle l’a acheté dans un des ces nombreux magasin de jardinage qui vous fournissent tout, de la lampe à la centrifugeuse en passant par les extracteurs d’air ou les fertilisateurs. Ou encore le fameux site Internet de Ben Dronkers, surnommé ici le roi de la drogue et qui vent tout à fait légalement des graines ou des boutures sur catalogue…
- Les Hells Angels. Mon petit ami était un Hells Angel. Quand j’ai perdu mon boulot, il y a quelques années, il m’a dit : ne t’en fais pas, je vais te donner un coup de main. Avec ça, tu vas pouvoir rester à la maison…
Les Nomads. Les fameux Hells Angels du Limbourg hollandais. Pas un policier néerlandais qui n’ait en mémoire l’assassinat de Steven Chocolaad, en 2003, dont le corps a été retrouvé dans le canal Juliana, découpé en morceaux. On n’a jamais retrouvé la tête du jeune dealer. Et quelques mois plus tard, le meurtre de Paul Devries, le président du chapter (le club) des Nomads, surnommé Le Boucher, assassiné par ses propres tueurs – les Filthy Few – pour avoir volé 293 kilos de cocaïne aux Farc, les rebelles colombiens qui vendent de la drogue à toute la planète pour acheter leurs armes.
C’est cette affaire qui a fait prendre conscience à la police néerlandaise de la véritable nature des Hells Angels. Même en 1983, lorsque Willem Holleeder, un Hells Angel d’Amsterdam a enlevé Freddy Heineken, le magnat de la bière, la police avait cru à un acte isolé. Alors que c’était une opération programmée par un gang organisé comme un commando. Un réseau dont les fils aboutissaient à la Norvège, au Danemark, au Canada, à la Californie, au Vénézuéla et à la Colombie, via Curaçao, la capitale des Antilles néerlandaises. Les clubs de gentils bikers, amateurs de subculture américaines, étaient en réalité les maîtres du racket, du kidnapping, de la prostitution, du trafic des armes et surtout, de la circulation de la drogue. Le réveil fut brutal…
- C’est lui qui m’a avancé les fonds, qui m’a fourni le matériel. Ça coûte cher : une lampe, ça coûte 90 euros et pour 400 plantes, il m’en fallait 16. Plus le fertilisant, 25 euros les 5 litres, etc.
- Mais je croyais que les Nomads vendaient surtout de la coke…
Elle rit de nouveau.
- Les Nomads vendaient tout ce qui se vend…
- Donc de l’herbe, aussi…
- De l’herbe, du shit, de l’extasy, du speed, de l’héro, tout ce que tu veux.
Elle ouvre le four qui se trouve derrière moi et en sort un paquet grand comme une boîte de chocolat.
- Un kilo de H. Du H commercial. Et puis ça aussi.
Elle disparait derrière la porte du frigo américain et m’en ramène un sac plastique. Du speed, pas de doute, l’odeur ne trompe pas, on dirait qu’on vient de repeindre la pièce…
- Un bon produit de régime.
- De régime ?
- Pas mal de nanas en prennent un dans leur café le matin. Avec ça, elle n’ont pas faim de toute la journée, elle bossent pendant 12 heures sans s’en rendre compte et elles perdent 5 à 10 kilos en deux mois. Idéal avant l’été.
- Vous vendez ça aussi ?
- Ça et tout le reste.
- Comment ? Vous passez la frontière ?
- Jamais. Moi, je prends les commandes.
- Mais qui sont vos clients ? Pas des particuliers ?
- Des intermédiaires. Ils revendent aux coffeeshops, à des particuliers.
- Mais comment faites-vous si vous ne sortez jamais de chez vous ?
- Le client me commande ce qu’il veut – coke, XTC, herbe, shit, speed – il me paie d’avance, j’achète les produits demandés. Pour la livraison, je loue une voiture en Belgique. Les plaques hollandaises sont immédiatement suspectées. Et puis j’ai des chauffeurs. Ils livrent à Francfort, par exemple, ils gagnent 1.500 euros pour un voyage qui dure de 4 à 6 heures. Le plus rentable, c’est la France, les prix sont plus élevés là-bas. Un kilo de speed se vent 1800 euros en Allemagne, 2000 en France.
- Mais tout ça, ce sont des frais. Qu’est-ce que vous gagnez encore tous ces frais déduits ?
- Pour un kilo de speed, je gagne environ 300 euros.
- Et vous en vendez beaucoup ?- Entre 60 et 100 kilos par semaine. Mais en général, les clients veulent un peu de tout. Une voiture ne part jamais avec un seul produit.
- Et la Belgique ?
- Oui, la Belgique. On produit de plus en plus sur place. Les Hollandais achètent des maisons en Belgique – Anvers, Hasselt ou Liège – et ce sont des Belges qui s’occupent des cultures. Ils prennent tous les risques… Mais le mieux, c’est encore un conteneur, un de ceux qu’on utilise pour les livraisons par cargo. On l’enterre dans le sol : on n’entend rien, il n’y a pas d’odeur, il n’y a pas plus discret…
Elle rit de nouveau et ses yeux pétillent. Elle a l'air heureuse de me montrer qu'elle est une pro, qu'elle sait de quoi elle parle.
- Vous ne vous êtes jamais fait prendre ?
- Jamais.
- Et si vous vous faisiez prendre, qu’est-ce que vous risqueriez ?
- Pas grand-chose, ce n’est pas comme en Belgique ici. Si tu élèves des plantes, on te les saisit. S’il y en a beaucoup, tu peux payer une amende et les taxes. Ils calculent le nombre de plantes et ce que ça représente et tu paies les taxes là-dessus. Si tu n’est pas récidiviste tu t’en tires avec une amende. Même pour la coke. Ici, tu peux en avoir quelques grammes sur toi. La police la saisit et puis c’est tout.
- Et votre petit ami, qu’est-ce qu’il est devenu ?
- Mort. D’une overdose.
- Et vous, vous prenez quoi comme produit ?
- Rien. Avec la drogue, tu perds le contrôle…
Notre interview se termine là. En sortant, j’aperçois une photo d’enfant. La petite-fille de notre dealeuse. Quand elle sera plus grande, à l’école, dira-t-elle à ses copines pendant la récré : Moi, ma mamy, elle est dealeuse ?
Le mythe du double circuit a du plomb dans l’aile. Ceux qui contrôlent vraiment le marché, ce ne sont pas les autorités et les coffeeshops. Ce sont les réseaux criminels discrets tapis dans les modestes intérieurs hollandais. A ceux qui veulent les éradiquer maintenant après autant d’années de laisser-faire, je n’ai qu’une chose à dire : good luck ! (MB).
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